___Je lâche ma valise sur le vieux parquet et me laisse choir sur le fauteuil en cuir près de la fenêtre. Le temps est pluvieux. J'essaye d'apercevoir quelque chose mais la pluie épaisse me brouille la vision extérieure. Ne pouvant rien distinguer à travers la vitre à part la lumière de la maison juste en face, je concentre mon attention sur l'eau qui ruissèle le long de la vitre. Je m'amuse à parier sur la goutte d'eau qui atteindra en premier le rebord de la fenêtre. Jeux d'enfant, gamin et ennuyant.
___La porte de la chambre grince, et une tête apparait dans l'entrebâillement.
« Je peux entrer ? »
___J'hoche la tête. Elle pénètre à l'intérieur de la pièce et dépose sur le lit un plateau repas. Une assiette de légume, accompagnée d'un fruit. Soirée régime.
___Je détourne le regard pour éviter de croiser le sien, et reconcentre mon attention sur les gouttes d'eau. Je peux voir son reflet à travers la vitre, elle se tripote nerveusement les mains, ne sachant pas si elle doit quitter la pièce ou m'adresser la parole. Pathétique.
« J'ai pensé que tu voudrais rester seule, explique-t-elle en me montrant le plateau. Tu sais, pour ta chambre, poursuivit-elle en faisant le tour de la pièce du regard, on va l'arranger. Pourquoi ne pas la repeindre en quelque chose de plus joyeux, jaune ? Ce gris va te déprimer. On ajoutera un bureau pour que tu puisses travailler, et ... Oh j'y pense, on pourrait prendre tes anciens meubles et les aménager ici. »
___Cette femme veut vraiment me pousser au suicide. D'autres idées grandioses ?
___Devant mon regard horrifié, elle se reprend :
« Tu as raison, sûrement une mauvaise idée. Je vais te laisser. »
___Elle s'approche, et m'embrasse le front avant de sortir à grand pas de la pièce. Son parfum m'enivre. Même odeur que celle de mon enfance. Des souvenirs, toujours ces putain de souvenirs. Je sens d'ici son mal être. Ma présence la dérange. Rien à foutre. Elle n'avait qu'à pas proposer ses services. Je ne veux pas de sa pitié, qu'elle se la garde. Besoin de personne, et surtout pas d'une disparue qui refait surface après 10 ans d'ignorance.
___Elle reste derrière la porte, s'attendant surement à ce que je la rappelle. Je n'ai plus deux ans, pas besoin du rappel-calin tel qu'elle me faisait quand j'étais gosse.
___Elle s'éloigne enfin, le parquet grince sous son poids. Je suis maintenant seule. Je me lève pour m'asseoir sur le lit, qui fut celui de mon père quand il était plus jeune et assez patient pour supporter les sautes d'humeur de mon grand père. Heureusement pour moi, il est mort.
___Le matelas, trop mou, me fait rebondir. Super, voila que je vais passer plus d'un an à dormir sur un trampoline. J'attrape la fourchette et pique dans une carotte. Sans grande conviction, je la monte jusqu'à mes lèvres et repose aussitôt l'aliment puant dans l'assiette. Pas assez salé. De plus, toute nourriture me révulse.
___Je sors de mon sac mon paquet de cigarette et m'en allume une. Je ne crois pas que ma grand-mère approuverait ce geste, mais une fois de plus, rien à foutre. Je m'allonge, posant ma tête sur l'oreiller qui contrairement au matelas, est trop dur. J'envoie ma fumée s'écraser contre le plafond.
___Je me réveille au petit matin, ma clope à demi éteinte toujours entre mes doigts, et mes yeux collés entre eux tellement que j'ai pleuré. Sur le dessus de lit, traine un tas de mégot. La chambre pu le tabac froid. J'inspire une grande goulée d'air pour m'imprégner de cette odeur qui généralement me faire vomir. Sans succès pour une fois.
___Je regarde mon portable, 7h30. Maudis coq des campagnes. Je déteste la campagne et ses paysans. Je préfère la ville et son animation, ses soirées. Ici, à part le loto et le bal pourri en printemps, pas moyen de faire la fête.
___J'attrape mon Ipod, et le branche à la vieille enceinte de la chaine hifi de mon père. Je monte le volume au maximum. J'ai eu le droit au réveil pas agréable des animaux de la ferme, les autres vont avoir droit au Cure à fond.
___J'allume ma clope matinale, et ouvre ma fenêtre pour cette fois-ci éviter d'enfumer la chambre. Il fait jour, et je peux constater que le paysage n'a pas vraiment changer. Il est resté tel que dans mes souvenirs. Du vert, du vert et encore du vert. Vive la campagne et ses prairies.
___Une odeur désagréable m'agresse les narines. C'est vrai que cette chambre est juste à côté de l'enclot des animaux. Bienvenue chez poule et compagnie. Quand j'étais petite, les toilettes avaient été installées près de la porcherie. Bonjour l'odeur et les bêtes quand t'avais la sainte poche pleine. J'ai toujours était peureuse, alors la nuit quand je ne pouvais plus me retenir, (jamais été trop pot de chambre) ce n'était pas une partie de rigolade de courir en pyjama dans le jardin. Surtout qu'on est paumé au milieu de nul part.
___Ma grand-mère surgit soudain devant moi, un grand sourire sur les lèvres. Elle m'attrape ma cigarette et l'écrase sur le sol.
« Baisse ta musique, m'ordonne-t-elle. Tu as faim ? »
___Pour toute réponse je marmonne un non, avant de refermer la fenêtre. Je veux être seule, ce n'est pas assez compréhensible ?
___J'ai passé quatre jours enfermée dans ma chambre. Dormir, fumer, chanter, voila comment on peut résumer mes journées. Autant dire que je frôle la famine, j'ai beau ne pas être du genre à manger tout le temps, la bouffe reste tout de même quelque chose de vital. Ce n'est pas avec les restes dégueulasses du premier soir que je vais survivre.
___Je décide donc de tenter une excursion cette après-midi, histoire de me trouver quelque chose de nourrissant. Il doit bien avoir quelques arbres fruitiers dans ce maudit jardin. Février n'est surement pas la saison idéale je sais, mais avec un peu de chance. Au pire je dépouille un des lapins. De toute façon, il faut que je me trouve un endroit avec du réseau, que je puisse enfin parler avec des gens normaux, provenant d'une ville qui contient au moins plus de trois cents habitants.
___J'ouvre la fenêtre de ma chambre, et saute à l'extérieur. Je cours jusqu'à l'orée de la forêt pour être cachée des regards curieux. On ne peut pas dire que beaucoup de monde traine par ici, mais suffit que le vieux grincheux de voisin m'aperçoive pour que tout soit fichu.
___Je sors mon téléphone portable de mon vieux Lewis, que je n'ose pas jeter bien qu'il soit troué de partout. Y a des fringues, c'est sentimentale. Je commence à lever mon bras en quête des petites barres sur mon écran. J'ai l'air d'une débile. Près d'un arbre, dont j'ignore la race, mon portable capte enfin un réseau. Allé savoir pourquoi a cet endroit perdu. J'en profite pour composer le numéro de Jordana, ma "meilleure" amie, si on peut appeler ça comme ça. Avec Jordana c'était compliqué. On disait à qui voulait bien l'entendre qu'on était les " meilleures amies du monde ", on ne sortait jamais l'une sans l'autre pour paraitre soudée et inséparable, mais au fond on se détestait. Juste du paraitre. Je la détestais d'être si niaise, si aguicheuse, si conne, si faux-cul, si lâche, si elle en fin de compte. Dès que je la voyais je n'avais qu'une envie c'était de la claquer, d'arracher ses lèvres toujours souriante, et de lui tirer les cheveux. Elle, elle me haïssait de tout. D'être la première que l'on voit de nous deux, d'être si détestable avec les gens mais pourtant adulée et aimée. Elle me jalousait tellement que cela en devenait grotesque et risible.
___Comme à son habitude, genre elle est mondialement connue et superbement occupée, elle ne répondis qu'au dernier moment, juste avant que sa messagerie ne s'enclenche.
« Alloooo ?
- Jordan, c'est moi, dis-je blasée.
- Moi qui ? pouffe-t-elle.
- Clémence.
- Oh les filles c'est Clémence, s'écrie-t-elle à l'autre bout du combiné. Figure-toi que je suis avec Catleen et Christie. On est au Orlando. Ya une ambiance d'enfer.
- J'm'en doute. Julian est là ? demandé-je d'une voix aussi détachée que possible en me rongeant l'ongle du pouce.
- Comment ? Chérie je t'entends pas bien, ça coupe.
- Julian est-il là ? retenté-je.
- Ecoute je ne comprends rien, cri-t-elle pour que je puisse l'entendre malgré la musique. Tu sais quoi, rappelle plus tard. Bisous, bisous. »
___Elle coupe la communication. J'ai envie de lui cracher à la gueule et de lui hurler « P'tain salope tu vois pas que j'ai besoin de toi ! J'étais là moi pour tes besoins futiles tel que la mort de ton caniche, ou ton dressing sois-disant vide. ». J'avais juste besoin qu'elle fasse comme si ma vie l'intéressait. Qu'elle me plaigne et me soutienne avec ces discours je-m'en-foutiste.
___Je perçois d'ici ce qu'elles sont toutes entrain de dire sur mon compte, cela doit jaser. « Quelle drogué cette fille ! », « Tu es au courant qu'elle a tenté de se suicider ? », « Sans blague ? Pourtant elle était si bien, je me souviens d'un temps où on était inséparable », « Bien, elle ? Soit pas sotte, cette fille se fait tout le temps vomir ». Au moins j'alimente la discussion et d'une certaine manière, même quand je ne suis pas là, je suis là. Juste pour faire chier Jordana.
___Elles sont si exténuantes à se croire si bien, et si supérieures. Dire que je leur suis identique. Une copie tout de même différente car j'étais la meilleure. Je pourrais l'être toujours, si je n'étais pas dans ce trou paumé. Maintenant Jordana a la possibilité de prendre ma place, depuis le temps qu'elle rêvait que C&C, les potiches de première, soient à ses pieds.
___Je m'assois contre le tronc de l'arbre, et ferme mes yeux. Me vient l'envie de disparaitre, d'en finir, une seconde fois. De toute façon mon existence est si inutile que je ne manquerais à personne. Même les gens génétiquement programmés pour m'aimer et penser à moi, ne sont plus là. Je suis seule. Totalement seule. Dans cette ville à la con, enfin si on peut appeler cela ville, parce que bon avouons que ce mot s'emploie plutôt pour désigner un endroit avec un minimum de population pour la représenter. De plus, toute personne habitant ici est passionnée par la pêche, la chasse, les poules ... c'est pas ma tasse de thé. Ils ont tous plus de 60 ans. C'est bon pour les retraités. Pas pour moi. J'ai besoin de personne qui n'ait pas franchi la barre des quarante ans, l'âge limite pour que je m'amuse et me développe.
___Pas le temps de pousser mes réflexions plus loin sur ce mode de vie primitif, que je m'endors.